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CÔTE D’IVOIRE 2000 LE CESEH

CESEH : Centre d'Eveil et de Stimulation des Enfants Inadaptés
Yopougon, Quartier Selmer
01 BP 1721 Abidjan 01 - tel : 00 225 23 50 11 65

une entrevue accordée par madame Emma SOUANGA en février 2000
Note : les sommes sont en Francs CFA : 656 F CFA équivalent à 1 €

Alain Ryckelynck : Quelle est l'origine du Centre ?
Emma Souanga : Le CESEH est l'une des structures du BICE, Bureau International Catholique de l'Enfance, une ONG créée en 1948 qui a son siège à Genève et a pour mission d'initier des activités pour le respect du droit des enfants, et particulièrement des enfants en situation difficile. Le BICE est en Côte d'Ivoire depuis 1987. Il y a plusieurs projets :
- en faveur des enfants de la rue, des jeunes filles domestiques,
- en faveur des enfants en conflit avec la loi,
- en faveur des enfants handicapés.
Le CESEH, à qui revient cette dernière activité, n'est qu'un outil de travail du projet, qui n'est lui-même qu'un élément du projet du BICE en Côte d'Ivoire.
A partir de 1989, avec la Fondation Liliane, une autre ONG qui s'occupe des enfants en situation difficile, le BICE a cherché à mettre en place un projet pour les enfants handicapés : libérer les enfants handicapés cachés.
Parce qu'ici en Afrique et particulièrement en Côte d'Ivoire, les enfants handicapés sont cachés. Nous voulions les libérer, les faire sortir, qu'on les voie, qu'on puisse faire quelque chose pour eux.
Malheureusement, il n'y a pas eu vraiment d'entente avec la Fondation Liliane parce que nous, nous travaillons exclusivement pour les enfants, avec l'aide des adultes.
Nous avons donc créé un projet spécifique au BICE, projet de réhabilitation assise communautaire des enfants handicapés (RACH) en 1995. On a vu qu'à Yopougon, une des communes d'Abidjan, et plus particulièrement dans le quartier Doukouré, il y avait beaucoup d'enfants handicapés. Nous avons donc fait une étude du milieu, identifié les enfants handicapés etc …
La première action était et reste de faire SORTIR les enfants handicapés cachés.
AR : vous n'aviez aucune information ou statistique ?
ES : Non ! ils étaient cachés ! Ici, comme vous le savez je l'espère, les enfants handicapés sont le fait de la sorcellerie : les parents n'ont pas obéi à une coutume par exemple, ou bien c'est le fait d'un génie, ou bien l'enfant handicapé est lui même un génie ! De ce fait, il faut l'éliminer, et si on ne l'a pas pu, on le cache.
AR : éliminer… vous voulez vraiment dire éliminer ?
ES : oui, le tuer, tuer, … tuer ! On dit qu'on l'a évacué.
AR : le handicap n'est pas toujours congénital …
ES : … qu'il soit congénital ou pas, on l'évacue ! Sinon, ici, on ne peut pas concevoir par exemple que suite à une méningite un enfant peut être handicapé. Pour eux, c'est de la sorcellerie, c'est que les grands parents ou les ancêtres ne sont pas d'accord avec ce que les parents ont fait. Il faut donc éliminer l'enfant.
En ville, ça n'est pas facile d'éliminer l'enfant, alors on le tue à petit feu. Moi, je dis tuer : quand on ferme la porte, qu’on ferme la fenêtre, que l'enfant n'a aucun soin, peut ne pas être lavé pendant un mois, deux mois, c'est qu'on est en train de tuer l'enfant. C'était ça la situation : il fallait qu'on intervienne.
Donc on a fait le tour du quartier avec Victor Seu et Gbédia Blassa, on a frappé à toutes les portes, on a essayé d'identifier les enfants handicapés. C'est ici un quartier précaire, un quartier qu'on appelle communément Sicobois, car fait de maisons de bois de 3m x 3m pour la famille, le mari, la femme, et cinq enfants en moyenne.
AR : les gens vivent beaucoup dehors, dans la journée ?
ES : oui, les parents vivent pratiquement dehors car le matin, il faut qu'ils aillent chercher le quotidien (chercher de quoi vivre), et ils rentrent tard le soir. Mais il n'empêche que la maison reste le lieu où on vit, où on est le week end, et les enfants ont tous besoin d'espace. Quand il naît là un enfant handicapé, la situation devient grave : c'est la faute de la femme, c'est elle qui a mis au monde un enfant handicapé. Soit elle est répudiée, soit le mari l'abandonne avec les enfants. Donc, nous avons frappé aux portes …
AR : on vous a laissé entrer ?
ES : difficilement ! les portes n'ont pas été ouvertes aussitôt et ça a été difficile pour nous au départ. Nous continuons, aujourd'hui encore, à identifier dans ce quartier des enfants handicapés. On les cache, certains déménagent carrément, parce qu'ils savent qu'on va peut-être passer ! Ils quittent, et "après", ils reviennent.
AR : ils ne ressentent pas votre action comme une aide, un soulagement ?
ES : oh non, oh non ! ils ont honte ! Ils ne comprennent pas, et se disent : qu'est ce qu'un enfant handicapé peut m'apporter ? "Vous venez, pourquoi ? Quelle assistance peut on apporter, concrètement ?"
Les enfants atteints de la polio, par exemple, ne sont pas scolarisés parce que pour les parents ce sont des enfants dont l'intelligence est détruite.
AR : vous n'avez évidemment pas fait ouvrir les portes de force.
ES : non, ce serait un mauvais système, il faut que les familles comprennent, il faut leur expliquer que par exemple cet enfant atteint de la polio peut aller à l'école.
AR : les communautés chrétiennes, musulmanes ou animistes ont le même comportement ?
ES : pour les musulmans ces enfants handicapés peuvent leur apporter des choses : ils les poussent à la mendicité … les catholiques vont à la prière, et s'ils n'obtiennent pas de résultats spectaculaires, on enferme l'enfant… comme les animistes.
AR : et les hôpitaux ? ils n'y vont pas, ou bien il n'y en a pas ?
ES : ils vont dans les hôpitaux, ils cherchent des solutions à travers les médecins, mais la médecine coûte cher ici, et cette population est vraiment démunie : 5000F pour une consultation, plus les radios, les analyses, c'est trop cher pour eux.
Actuellement, j'ai ici un enfant qui a les pieds bots et doit être opéré. Le père, manœuvre, gagne 30000F par mois, et l'opération aurait coûté, lorsque l'enfant était bébé, 300 000F… les parents n'ont pas pu payer.
Lorsque nous avons découvert cet enfant qui a 9 ans aujourd'hui, nous l'avons envoyé à l'hôpital subir des examens : il faudrait maintenant 700 000F car son cas s'est aggravé, et pendant que nous réunissons les fonds, l'enfant grandit ! Son avenir est bloqué, alors qu'il est normalement scolarisé.
Ces trois autres enfants, atteints de la polio, que vous voyez en fauteuil sur cette photo, pour les parents, ils ne pouvaient pas aller à l'école, faire quelque chose d'eux mêmes, et nous les avons trouvés soit enfermés soit traînant dans la boue. En sensibilisant les parents et avec l'aide du BICE, ils ont été inscrits à l'école. Ils sont aujourd'hui tous les trois appareillés. Et avec les fauteuils que nous leur avons fournis, on peut les pousser pour aller à l'école. Le plus grand est aujourd'hui en classe de CM 1 et il fait la fierté de ses parents (fierté et bonheur dans le ton).
AR : les appareillages sont très chers ?
ES : oui ! Mais l'un de nos partenaires, RACH GAGNOA, qui fabrique des appareils orthopédiques, participe et nous fournit les appareils à un prix assez réduit, avec des facilités de paiement.
AR : parlez moi de votre fonctionnement.
ES : les bâtiments ici ont été achevés en décembre 1997. Avant, depuis 1995, on faisait la rééducation fonctionnelle à domicile, avec l'aide des parents, et le "matériel du bord"…, planches, poulies, déambulateurs.
AR : comment avez vous obtenu la participation de parents qui auparavant "évacuaient" les enfants handicapés ?
ES : Dans un premier temps, nous avons dû faire comprendre aux parents que ce sont des enfants à part entière, comme les autres enfants, et qu'il faut leur donner les chances de pouvoir réussir dans la vie. Et que ces enfants peuvent apporter quelque chose à la famille
AR : tout cela signifie que pendant la colonisation, l'Etat Français n'a rien fait dans ce domaine !
ES : (elle baisse les yeux et sourit) là, je …
AR : oui, vous n'étiez pas née !
ES : (elle rit)
AR : mais vous le voyez bien !
ES : oui, oui !
AR : ce que vous faites aujourd'hui, à commencer par sensibiliser les gens à ces problèmes, ça n'a pas été fait!
ES : (conciliante) peut-être que ça a été fait, mais pas assez.
AR : et l'Etat indépendant d'aujourd'hui s'en fiche également, car même pour le budget d'un pays qui n'est pas très riche, ce qui vous serait nécessaire ne représente pas beaucoup d'argent.
ES : oui, justement c'est ça. Ici, les personnes handicapées sont des laissés pour compte. Il n'y a même pas de structure étatique qui s'occupe des personnes handicapées. Pour en revenir aux enfants, nous avons demandé aux parents d'accepter ces enfants handicapés, avec tout ce qu'ils ont, et de les laisser comme les autres enfants, DEHORS !
Lorsque je suis arrivée en janvier 1997, j'ai trouvé des enfants encore crispés, chez qui on ne sentait pas la joie de vivre sur leur visage, malgré le travail déjà fait. Aujourd'hui, je suis satisfaite parceque lorsque les enfants te voient, même s'ils ont de la boue sur eux, leur première réaction, c'est la joie, ils sont contents, ils courent t'embrasser. Et bien que quelques parents n'aient pas encore compris, pas encore accepté — excusez moi, surtout les papas, les mères, encore, ça va, on a vraiment des résultats avec les mamans, mais le père géniteur, c'est encore un peu difficile — la majorité a compris qu'il faut donner à ces enfants la possibilité de se développer normalement.
On s'est rendu compte que les mamans n'avaient pas d'activités leur permettant de venir en aide aux enfants.
Alors on leur a octroyé des prêts pour créer une activité économique et subvenir aux besoins des enfants handicapés : vente de riz, par exemple. On a disposé de un million, pour des prêts de 30 à 50 000F. La plupart ont été sérieuses, et 700 000F nous ont déjà été remboursés. On a donc pu prêter à un nouveau groupe de dix femmes.
Les prêt sont accordés aux mères parce qu'avec les mères, on peut avoir des résultats concrets pour les enfants, tandis qu'avec les hommes, ça n'est pas évident, parce que les pères ont déjà une activité, et que le père ne s'occupe pas de ses enfants comme la mère.
Puis on s'est aperçu que malgré ces activités à domicile, les enfants ne se "retrouvaient" pas, ne se "sentaient" pas enfants. On a vu qu'il fallait créer un Centre (le CESEH) où les enfants pourraient venir apprendre, se récréer dans un premier temps et se sentir aussi enfants. Cet espace va au delà de la simple garderie, pour apporter une éducation aux enfants.
AR : Mais, dans leurs familles, leurs frères et soeurs ne s'occupaient pas d'eux ?
ES : Ils s'en occupaient, mais pas assez. Ils sont généralement scolarisés. Le matin, tout le monde vaque à ses occupations, que tu sois écolier ou que tu vende, chacun mène une petite activité, tout le monde part de la maison et l'enfant est obligé d'être enfermé. Et quand il a la possibilité de sortir dehors, il va mendier car il faut qu'il ait de l'argent pour vivre.
AR : celui qui va mendier n'apprendra pas à travailler.
ES : non, il ne se valorise pas. C'est pourquoi au delà de la garderie, nous faisons l'éducation des enfants, et à tout moment, les enfants peuvent venir au Centre faire ce qu'ils ont envie de faire. Nous leur proposons plusieurs activités.
AR : devant les résultats que vous obtenez, est-ce que des mères ne viennent pas d'elles mêmes vous porter leur enfant handicapé ?
ES : ça, c'est encore un problème : jusqu'à présent, bien que les mères aient accepté et s'en occupent plus ou moins, l'enfant handicapé constitue encore le dernier des soucis de ses parents. Il nous faut visiter ces enfants chaque semaine, je dis bien chaque semaine, chaque mercredi, tout le personnel, nous sommes six, sauf celui qui fait la permanence, va dans le quartier dire aux parents : ‹‹ le Centre a été créé pour les enfants, il faut faire venir les enfants, accompagner ceux qui ne peuvent venir seuls. ››
AR : c'est pas gagné…
ES : c'est pas encore gagné, et nous travaillons là dessus. Parce que les parents cherchent le quotidien, la mère part tôt le matin, les frères et sœurs vont à l'école. Mais on peut trouver une solution avec l'aide des voisins etc… Les parents nous ont compris, mais l'habitude n'est pas encore prise, et nous devons continuer notre travail de sensibilisation auprès des parents.
AR : vous m'avez dit que les enfants qui viennent ici sont un peu crispés au début, ensuite, ils sont heureux ?
ES : heureux, oui, et même ils embêtent les parents pour dire : ‹‹ je veux partir au Centre ! ››
Mais tous les enfants du projet ne viennent pas au Centre. Nous en avons identifié environ 150 depuis 1995 sur le quartier, dont certains vont à l'école parmi ceux qui peuvent se déplacer.
AR : il n'y a que des handicapés physiques ?
ES : non, aussi quelques handicapés psychiques.
AR : et des malvoyants ?
ES : oui, quelques-uns. Donc, nous recevons 50 enfants par jour au Centre, 30 tout petits, et une vingtaine de jeunes filles, que nous gardons jusqu'à 18 ans, parfois 20 ans, en fonction du handicap.
AR : bien que le Centre soit récent, avez vous des enfants qui sont déjà sortis et ont trouvé une activité professionnelle ?
ES : Non, c'est encore trop tôt. Ici, on fait une initiation à la couture, et nous cherchons des artisans qui voudront bien les accepter pour la formation pratique. Mais ça n'est pas facile car ils demandent parfois de l'argent, ou refusent parce que la voiturette prend de l'espace, alors il y en a très peu ici dans les ateliers. L'un a même pris la contribution financière que nous offrons et ensuite ne s'est pas occupé de la formation de l'enfant.
Alors nous avons décidé de faire vraiment un travail de fond avant que les enfants ne partent. Nous pensons que les artisans peuvent accepter les enfants pour eux mêmes, ce que nous faisons ça n'est pas pour nous, c'est pour les enfants et leurs parents. Les artisans, tout comme nous, doivent participer à l'éducation de ces enfants marginalisés, abandonnés. Nous leur demandons la formation à titre de contribution.
AR : avez vous envisagé de faire travailler les enfants au Centre ?
ES : pas en ce moment, mais plus tard, peut-être un atelier de couture, avec le BICE. Pour les garçons, c'est un peu difficile.
AR : pourtant, pour ceux qui ont l'usage de leurs bras, il y a beaucoup d'artisanat ici !
ES : oui ! c'est ce que nous allons essayer.
AR : y a t-il des activités culturelles ?
ES : oui, il y a une troupe de théâtre, les adolescents se valorisent eux-mêmes, et par leurs représentations, ils agissent en faveur de la communauté en attirant l'attention des autorités sur certaines situations qu'ils décrivent. Ils ont déjà passé une audition à la télévision, qui a désigné maintenant un comédien qui vient régulièrement ici leur faire les répétitions.
On organise aussi des matinées récréatives pendant les vacances, ou des stages, comme un stage de reboisement, les enfants ont beaucoup apprécié de planter eux mêmes des arbres, de participer à une œuvre d'utilité publique.
Une autre fois, des scouts français sont venus et avec les enfants, ont planté du gazon après avoir nettoyé les abords du Centre, où les gens jetaient auparavent les ordures.
AR : avez vous des contacts avec le Ministère de la Santé pour obtenir des crédits ou des aménagements ?
ES : …… il faut dire qu'au niveau des Ministères, des Autorités, vraiment, c'est difficile.
AR : et des Fondations ?
ES : certains instituts reçoivent des dons, mais comme nous sommes encore tout neufs, nous n'avons pas encore vraiment ça. Pour planter le gazon, la mairie nous a prêté les pelles etc … et nous recevons des dons de façon ponctuelle. Nous allons créer un Conseil du CESEH qui va nous aider à collecter des fonds.
AR : pouvez vous obtenir des facilités, des allègements de cotisations sociales pour les patrons employant des personnes handicapées ? Je rêve un peu ?
ES : non non ! ça n'est pas un rêve parce qu'il existe une structure, la FAHCI (Fédération des Associations pour la promotion sociale des Handicapés de Côte d'Ivoire) qui œuvre dans ce sens. Nous travaillons dans l'une de leurs commissions, la Commission Promotion Femme et Enfant. Cette Fédération regroupe des associations et des personnes de bonne volonté qui veulent travailler pour les personnes handicapées.
La FAHCI noue des attaches avec les Autorités pour plaider la cause des étudiants, des élèves : qu'ils puissent être autonomes, avoir accès facilement aux établissements, que les Universités aient des chambres accessibles etc … Des bourses d'étude à l'étranger ont déjà été obtenues pour des personnes handicapées.
AR : peut on penser que des personnes handicapées, dans le futur, créent leurs propres associations ?
ES : ça existe déjà ! CARHANA par exemple, ou la Fédération Chrétienne des personnes malades et handicapées. Mais ces petites structures n'ont pas d'appuis, ni la voix qu'il faut pour le plaidoyer (plaider leur cause). À la FAHCI, qui aujourd'hui réunit toutes ces associations, nous travaillons dans ce sens.
Il faut de l'argent, mais il faut d'abord des structures, et que ces structures aient un impact sur la vie politique du pays. Les personnes handicapées avaient auparavent une mauvaise image d'elles mêmes, du fait qu'elles étaient marginalisées, elles n'ont pas cru en elles. Il fallait donc d'abord faire tout ce travail de sensibilisation, de compréhension etc… Et par rapport à ce problème là, nous avons déjà accompli un pas.
AR : j'ai l'impression que la difficulté que rencontrent les personnes handicapées à se reconnaître comme personnes à part entière dans la société ivoirienne est la même que celle que les noirs éprouvaient, véritable sentiment d'infériorité par rapport aux coloniaux blancs avant l'indépendance.
ES : tout à fait ! c'est vrai ! Mais aujourd'hui quand on discute avec un enfant handicapé il vous dit ceci : "moi, je peux apporter quelque chose à mon pays, ça n'est pas parce que je suis handicapé physique que je ne peux pas faire quelque chose ! je travaille bien à l'école, et je vais devenir, dit l'un d'eux, un médecin". Mais il y a deux ou trois ans, ils n'aurait pas dit cela, parce qu'avec tout ce qu'il y avait autour de lui, les pratiques des parents, il se croyait réduit à zéro.
AR : quel âge a t'il ?
ES : 11 ans, il est en CM1.
AR : c'est une ambition sans rapport avec ce qu'il aurait pu espérer autrement, qui montre une grande prise de conscience.
ES : oui, et même, il refuse de prendre la voiture pour des déplacements un peu longs. Il dit : "j'ai mes appareils, je prends mes appareils et je marche !" On n'entendait pas cela il y a deux ou cinq ans : ça, c'est déjà quelque chose de positif. Mais avec certains parents, on a encore des problèmes, la sensibilisation se fait tous les jours, il n'y a pas encore eu ce petit déclic. Cette prise de conscience, cette sensibilisation oit être faite également auprès des adolescents. Il faut faire en sorte qu'ils comprennent qu'ils sont des personnes à part entière, capables de mener des activités.
AR : votre association est de confession catholique. Incitez vous les enfants à pratiquer cette religion, ou ne recevez vous que les enfants de cette religion ?
ES : non ! la religion des enfants n'intervient pas directement. Nous avons des enfants musulmans, des enfants animistes, des enfants chrétiens, nous encourageons les enfants à pratiquer UNE religion.
AR : Et les parents ? les musulmans, par exemple, ne sont pas génés de vous confier leurs enfants ?
ES : si si si ! On a le cas par exemple d'un enfant musulman qui avait des troubles de comportement, aggravés par son environnement. On l'a fait venir ici régulièrement le matin, pour lui apprendre les choses élémentaires, dire bonjour le matin, se laver les mains avant de manger, puis débarasser la table et faire la vaisselle. Quand les parents ont vu qu'il pouvait apprendre quelque chose, ils ont cru qu'il pouvait aller à l'école. C'était encore trop tôt. Il aurait pu apprendre un artisanat, mais au niveau de la réflexion, il n'y avait pas grand chose. Les parents ont accepté, mais l'année suivante, ils l'ont repris pour l'inscrire à l'école coranique, sans aucun résultat. Aujourd'hui, il est battu, parce qu'à l'école coranique on bat les enfants, et rejeté par ses amis qui ne le comprennent pas. Il nous faut recommencer à zéro et reprendre cet enfant.
AR : pouvez vous me donner le programme d'une journée ici ? Les enfants peuvent ils dormir ici ?
ES : non, ils ne dorment pas ici.
Ils arrivent ici le matin à partir de 7h30, ils ont déjà mangé chez eux, soit un reste de la veille, soit une galette, ou du pain. Les parents les amènent avec un goûter pour 10h. Ils sont lavés bien propres, et les plus petits portent une tenue bleue, afin de les retrouver facilement s'ils s'égarent : les gens du quartier les reconnaissent. Ils sont accueillis par une éducatrice.
Sauf le mercredi, où il n'y a pas cours, il y a rééducation tous les matins, dans la salle de rééducation que nous avons installée, éveil précoce pour les plus petits, initiation à la vie professionnelle pour les adolescents, et accueil des parents.
Le mercredi le Centre est ouvert pour accueillir les enfants qui viennent jouer.
Comme on peut trouver au moins un des parents à la maison ce jour là, tout le personnel sort, il y a visites à domicile dans le quartier, pour se rendre compte de ce que nous avons fait, de l'impact sur le développement de l'enfant. Nous les rencontrons aussi sur leur lieu de vente, au marché, ou bien ils viennent au Centre.
AR : les enfants déjeunent au Centre ?
ES : non, malheureusement, on n'a pas les moyens nécessaires, et les enfants doivent rentrer chez eux. Et généralement ils ne reviennent pas l'après midi parce que 14h30 - 17h, c'est trop court pour les parents.
Alors on a fait une demande pour pouvoir faire déjeuner les enfants. Et nous avons reçu une cuisinière, du riz, des assiettes etc …
Nous avons mis en place une association des parents d'enfants handicapés, et ils nous aident pour le bon développement des activités etc … Ils nous aideront pour la cantine. Les enfants aussi participent.
AR : en chiffres, quelle est l'étendue de votre action ?
ES : nous avons répertorié 150 enfants, et 50 en moyenne viennent ici chaque jour.
AR : et ailleurs ?
ES : à Bouaké, il y a un Centre qui s'occupe des enfants handicapés psychiques. Ici à Abidjan, il y a la Page Blanche, pour les enfants d'un certain niveau social, car ça coûte 105 000 F par mois. L'Institut Médico-Psychique de Vridi aussi, mais sa subvention a été supprimée.
AR : Quels sont vos projets dans les années qui viennent ? Les urgences, et les rêves ?
ES : La cantine d'abord, pour les enfants handicapés du Centre, mais aussi pour les autres, valides, dans ce quartier précaire. Les frères et sœurs ne sont ainsi pas séparés, et peuvent tous venir jouer ici parce que la Centre est pour toute la Communauté. Nous faisons des projection de films, ou prêtons les salles pour des réunions.
AR : De l'extérieur, avec ses hauts murs et ses portes en tôle, ça semble fermé.
ES : C'est ouvert ! Comme certains sont handicapés psychiques, on ferme le portail, mais dès que quelqu'un frappe à la porte, on ouvre.
AR : Vous êtes une association confessionnelle, catholique. est ce que cela vous cause des difficultés, avec l'Etat par exemple ?
ES : Une convention a été signée entre le BICE et l'Etat : par exemple, nous bénéficions d'une plaque minéralogique diplomatique, et pour le siège du BICE, c'est l'Etat qui paie la location du bâtiment.
Mais comme le BICE vient juste de s'installer, on n'a pas encore formalisé tous nos rapports.
Nous négocions avec la mairie de Yopougon pour qu'elle prenne en charge nos frais d'eau et d'électricité.

PROJETS

ES : Pour en revenir aux projets, le problème de la cantine : elle sera pour les enfants handicapés, mais aussi pour la Communauté, parce que cette population ne mange qu'une fois par jour, généralemen vers 15h.
Comme ça, l'association des parents des enfants handicapés pourra faire de la cantine "leur" activité et de l'ouvrir à TOUTE la Communauté.
Deuxième problème : l'équipement. Nous avons une salle de rééducation, mais pas assez équipée.
Mais le plus gros problème, c'est celui du déplacement des enfants. Et une voiture, c'est très cher. Les enfants éloignés veulent venir, mais c'est impossible.
Autre projet : pour le moment, nous travaillons dans trois quartiers précaires de Yopougon. Nous voudrions ouvrir dans chaque quartier un espace, une école, où faire une ou deux fois par semaine des activités socio-éducatives pour les enfants handicapés.

POURQUOI ?

AR : Répondez si vous le voulez : pourquoi faites vous tout cela ?
ES : (petite voix) moi ?
AR : oui
ES : …
AR : on vous a forcée !?
ES : (petite voix) non
AR : je sais bien, alors pourquoi ?
ES : (voix ferme) je le fais parce que d'abord, de par ma formation, je suis assistante sociale, et bien sûr, je pourrais travailler avec des personnes valides, mais je dis, moi, il faut aider les autres, il faut aider ceux qui ne peuvent pas faire quelque chose, il faut apporter sa vie, ma mission, pour moi, c'est d'apporter ne serait ce que la joie et l'affection à des personnes qui n'en ont pas.
Et je crois que les enfants handicapés de ce quartier sont vraiment des personnes qui ont besoin de gens qui les comprennent, qui les acceptent tels qu'ils sont surtout, et qui acceptent de marcher avec eux.
C'est vrai que nous sommes salariés, mais par rapport à ce travail que nous faisons, nous ne sommes pas assez payés. Tu vois quelqu'un qui quitte sa maison tôt le matin, et rentre tard le soir et qui … Je peux m'asseoir ici pour recevoir les parents etc, mais il faut éduquer les enfants, le vrai contact avec les enfants ne se fait qu'à la maison, et avec ce temps très chaud, il faut quand même parcourir tout ce quartier. C'est l'amour qu'on a pour ce travail, la satisfaction qu'on a (qui nous pousse). On jouit de la joie de ces enfants. Quand ils ne te voient pas, ils te réclament, et tu sais que tu as des relations franches avec ces enfants.
AR : si vous le vouliez, au lieu de faire des projets, vous pourriez vous contenter des activités actuelles : vous êtes en train de vous créer des problèmes ! Mais je crois que vous aimez ça !
ES : oui ! (rires)
AR : je vous remercie pour ça.
ES : donc, pour ce projet de cantine, j'ai réfléchi au problème du transport des enfants.
Quand tu vois les enfants qui te disent : ‹‹ je ne peux pas venir au Centre, comment faire ? ››, une fois deux fois, tu fais le déplacement avec eux, mais on n'a pas les moyens de le faire toujours, et les parents non plus.
Je crois que même si ça n'est pas pour cette année 2000, nous ferons notre possible pour obtenir un jour un véhicule de liaison. Il existe des personnes de bonne volonté qui ont les moyens : il suffit de frapper à la bonne porte.
AR : c'est votre première activité professionnelle je pense…
ES : (petite voix) oui
AR : … et elle a coïncidé avec l'ouverture du Centre. Vous avez donc participé au projet dès son origine …
ES : (petite voix) mmm, c'est ça
AR : … c'est magnifique, ça doit vous faire plaisir …
ES : (petite voix) oui. J'avais commencé en janvier 1997, avant qu'on ait trouvé le local et posé les premières briques. le Centre a ouvert en décembre 1997. C'est l'architecte aujourd'hui décédé dont vous voyez le portrait là qui nous a aidés.
Il ne faisait pas partie du BICE, mais était convaincu de l'aide à apporter aux enfants en situation difficile.
Quand j'ai commencé, je faisais les visites à domicile dans le quartier trois fois par semaine, les lundis, mercredis et vendredis, et les autres jours j'étais au siège du BICE, je me documentais.
AR : y-a-t'il assez de personnes pensant comme vous qu'il faut aider les enfants ? Quand vos projets se réaliseront, vous aurez besoin d'aide, de personnel, et de gens qui participent à la réflexion et à la direction !
ES : c'est pas facile, mais il y a des gens toujours convaincus, par exemple ce sont des étudiants qui nous ont offert le matériel de cuisine là avec leur argent de poche. Et au niveau des autorités locales, de la commune de Yopougon, il faut qu'on trouve des personnes averties de la situation des enfants handicapés, et qui acceptent de donner de leur temps.
AR : alors, on va rêver un peu tous les deux si vous le voulez… que pourrait vous apporter une association de personnes handicapées française ? Nous sommes loin, nous ne nous connaissons …
ES : … à peine …
AR : … que d'aujourd'hui, que peut on faire ? Information ? matériel ? Argent ?
ES : dans un premier temps, ce contact ! qu'il ne se rompe pas. A partir d'aujourd'hui, qu'il ne se rompe jamais. Parce que moi, je vais rencontrer les enfants, je vais leur expliquer tout ça, pour qu'ils sachent qu'il y a des gens de l'autre côté qui pensent à eux. C'est à dire qu'on leur envoie des messages, par e-mail, ou des cartes postales, etc … Qu'ils aient le soutien, ne serait-ce que moral, d'autres personnes.
Dans un second temps, on a besoin de matériel pour la formation à la rééducation, de documents : le personnel n'est jamais assez formé, assez aguerri au niveau du traitement, du massage.
On manque de fauteuils roulants.
On a aussi besoin de matériel d'enseignement pour les enfants, crayons, gommes, cahiers …
Puisque vous avez un journal, est ce que je peux y présenter le cas du petit Romaric qui a besoin d'une opération ?

 Alain Ryckelynck, février 2000